NJLQ Liner Notes

Jazz libre: We still insist!

L’expression « Free Jazz » fait une entrée fracassante sur la scène du Jazz avec la parution de l’album d’Ornette Coleman portant ce titre, enregistré en 1960 (avec une toile de Jackson Pollock illustrant la pochette). « Tomorrow is the question », « The Shape of Jazz to come », « Change of the Century », ces titres de trois albums de 1959 de Coleman, auxquels font écho « Looking Ahead » de Cecil Taylor (1958) ou « Out There » d’Eric Dolphy (1960) témoignent bien de l’esprit sous-jacent alors à cette musique.

Également en 1960, le batteur Max Roach devait lui aussi enregistrer son manifeste en Jazz : « We Insist! Freedom Now Suite », soit une œuvre exemplaire alliant liberté de jeu à revendication sociale, une démarche ouvertement politique s’inscrivant dans le contexte des luttes pour la revendication de droits et libertés civils, pour plus de justice, d’égalité aux États-Unis.

The Montreal Connection:

Un musicien montréalais a été associé de très près, dès le début, à toute cette aventure free en sol américain. Il s’agit, bien sûr, du pianiste Paul Bley. Déjà en 1958, il engage Ornette Coleman et Don Cherry à se joindre à son trio en Californie (incluant Charlie Haden et Billy Higgins). Ce groupe devait enregistrer « Live at the Hillcrest Club », à Los Angeles, (incluant à son répertoire, entre autres, une pièce titrée Free). Et beaucoup plus tard, Haden devait former le Liberation Music Orchestra (1969) prolongeant ce même esprit d’engagement.

Quant à Paul Bley, on le retrouve en concert, à Montréal, en 1961, au sein du trio avant-gardiste de Jimmy Giuffre (un free intimiste annonçant l’album terminal « Free Fall » pour Columbia). Puis en 1964, installé à New York, il participe à la « révolution d’octobre du Jazz » organisée par Bill Dixon au Cellar Café. Et il enregistre avec deux saxophonistes de Sun Ra, John Gilmore puis Marshall Allen (ce même Sun Ra qui s’était installé au Québec en 1961…). En 1965-66, deux disques de Bley paraissent sur l’étiquette expérimentale ESP. Le pianiste se tourne ensuite vers le synthétiseur et de temps à autre, il revient à Montréal pour un concert ou visiter la famille et les amis.

Via les concerts occasionnels et les disques surtout (Ornette sur Atlantic, Coltrane sur Impulse, Ayler et Bley et co. Sur ESP), toute cette musique intense, explosive, sans concession, finissait par atterrir à Montréal où elle aura un impact certain et exercera une influence sur un milieu restreint de passionnés, de jeunes musiciens et auditeurs dans le contexte de la révolution tranquille en cours.

1967 :

L’année 1967 marque un tournant décisif pour Montréal via l’Exposition universelle et voit la formation du Quatuor de Jazz libre du Québec (1967-1974) avec Yves Charbonneau, Jean Préfontaine, Maurice Richard et Guy Thouin. Ce groupe majeur, emblématique, se produisit, entre autres, au Baril, une petite boîte marginale du centre-ville où tout le gratin du Free Jazz américain défila durant Expo 67. On a pu y entendre, en succession, Sunny Murray, Archie Shepp et Roswell Rudd, Marion Brown et Dave Burrell, Frank Wright, Albert Ayler et Rashied Ali, Grachan Moncur et bien d’autres encore (dont, au plan local, Brian Barley et Sonny Greenwich). «Fire Music » indeed !

1967, c’est aussi l’année de la mort de John Coltrane (venu à Montréal auparavant) et qui constitue un moment décisif de l’évolution du mouvement free. Avec les morts successives de Martin Luther King et de Robert Kennedy en 1968, les Jazzmen Free émigrent vers l’Europe où Albert Ayler, Sun Ra et Cecil Taylor trouvent la consécration, à la Fondation Maeght en France, en 1969-70. L’année 1970 marque aussi un tournant, symboliquement, avec la disparition prématurée d’Albert Ayler à l’âge de 34 ans. Music is the healing force of the Universe est une composition que jouait Albert Ayler à la fin de sa vie. Et c’est un titre qui n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd pour Bryan Highbloom qui allait mener une carrière exceptionnelle de thérapeute musical à l’Hôpital Général Juif de Montréal, intégrant son expérience de l’improvisation libre à sa pratique.

We travel the space Ways:

Également en 1970, à Montréal, Sun Ra se produisit avec son Arkestra au College Dawson. Un concert fabuleux, inoubliable. Bryan Highbloom et Raymon Torchinsky (que je ne connaissais pas alors) y étaient aussi. Sun Ra nous apparut tel un extraterrestre avec sa cape déployée, des rayons de lumière jaillissant de ses doigts au synthé. Et il nous entraîna aussitôt dans un véritable tourbillon, un grand vertige avec June Tyson qui chante et danse, les percussionnistes qui s’éclatent et les musiciens qui circulent parmi le public en un chassé-croisé extatique, une déferlante free qui nous empoigne, nous secoue, nous entoure, nous pénètre. On est littéralement « dans la musique », partie prenante, avec Sun Ra aux claviers qui mène le bal, qui énergise, envoûte, subjugue et bouleverse tout à la fois. On ne sort pas indemne d’un tel concert. On est marqué par la force d’expression de cette musique futuriste et jubilatoire qui travaille autant son public, l’intègre dans l’expérience à un niveau psychosensoriel hors du commun. («Complete communion » pour citer le titre d’un album de Don Cherry de 1965.)

Space is the Place. Next stop Jupiter:

Le Jazz est la première musique « mondialisée », c’est-à-dire intégrant toutes les musiques du monde via l’improvisation. (Le premier disque paru sur l’étiquette ESP, par exemple, portait sur l’Esperanto, la langue internationale). Et avec Sun Ra (édité par ESP), on quitte la terre, on intègre le cosmos, les galaxies, un au-delà même de la globalisation en cours, Sun Ra rappelant, par la même occasion, le Coltrane de « Sun Ship », de « Cosmic Music » et « Interstellar Space ». Bryan Highbloom, Raymon Torchinsky et moi-même y avons souvent fait allusion. Ce souvenir nous unit par-delà l’espace et le temps et fut sans doute à l’origine de notre trio-maison de 1973 à 1977 environ.

Nous nous réunissions souvent dans mon petit appartement de la rue Laurier, au 3e étage, où une batterie était installée (non pas un loft au sens de la scène du Jazz à New York à l’époque mais beaucoup plus modeste). Nous jouions tous les trois de divers saxophones surtout avec, en complément, une panoplie d’instruments exotiques et de percussions. Patrick Straram, l’écrivain de Jazz (ami de Marion Brown) qui habitait tout juste à proximité, avenue de l’Esplanade, m’a déjà confié qu’il entendait souvent, en passant devant la maison, une musique déchaînée, extrême, jaillissant de ma fenêtre ouverte au troisième. Paradoxalement, on ne mesurait pas la portée de notre emportement en privé, en trio, devenue chose publique au niveau de la rue.

À cette époque, en 1973-74, le Quatuor de Jazz libre du Québec s’était installé dans sa propre boîte, l’Amorce, dans le Vieux-Montréal. Guy Thouin cependant avait déjà quitté le groupe, en 1970, pour se fixer en Inde pendant plusieurs années. Ce geste nous rappelle les liens qu’entretenait alors le free Jazz avec les musiques orientales ou africaines (via Ravi Skankar et Coltrane par exemple jadis et bien d’autres). Le free Jazz était une aventure spirituelle aussi. « A Love Supreme » de Coltrane dit tout à cet égard, sinon « Meditations », « Om ». « Jazz is my religion » écrivait aussi le poète Ted Joans intimement lié à cette histoire.

Aujourd’hui, trois des quatre membres d’origine du quatuor de Jazz libre du Québec sont décédés. Il ne reste plus que Guy Thouin du groupe initial (1967-70). Dans la foulée de Milford Graves, Sunny Murray, Andrew Cyrille, Charles Moffett (qui résidait à Montréal en 1970) et quelques autres, il relance aujourd’hui, à la batterie, dans un autre siècle, la musique libre du temps jadis sur de nouvelles avenues, en compagnie ici de deux nouveaux partenaires : Bryan Highbloom et Raymon Torchinsky.

Côté instrumentation, le free Jazz des années soixante était beaucoup axé sur les vents (les saxophones surtout) et la batterie. Ce nouveau Jazz libre du Québec reprend cette combinaison à bon escient pour une session qui aurait fort bien pu paraître sur disque ESP autrefois. « Old and New dreams » pour citer les vieux copains d’Ornette, Don Cherry en tête. « New thing » aussi, encore et toujours, par un juste retour des choses. Thouin, Highbloom et Torchinsky sont des vétérans de la scène free à Montréal, avec déjà quelques décennies de jeu expérimental à leur actif et le désir surtout resté intact d’inventer une musique sans concession, vivante, spontanée, enjouée mais grave aussi, parfois, et libre si possible. « Body and Soul ». Et ce faisant rester fidèle autant que faire se peut à l’esprit d’origine animant toute cette aventure, tel que manifesté dans les mots mêmes d’Albert Ayler : Truth is marching in/Free at Last/Spirits Rejoice !

Raymond Gervais

Enregistrée le 20 juin 2013 dans le cadre du festival Suoni Per Il Popolo, la présente session donne à entendre la rencontre de deux musiciens – Guy Thouin et Bryan Highbloom – dont les parcours parallèles, exemplaires et ininterrompus se croisent après plus de quatre décennies de recherche et d’expérimentation. Le Nouveau jazz libre du Québec (NJLQ) propose une relecture de l’héritage légué par le Quatuor de jazz libre du Québec (1967-1975) auquel Thouin participe entre 1967 et 1970. Ce duo s’inscrit aussi en continuité avec l’Atelier de musique expérimentale (1973-1975) autour duquel gravite une communauté de musiciens pour qui l’improvisation est à la fois un déplacement vers de nouveaux modes d’expression musicale et un geste politique. Ex-membre de ce collectif, Highbloom profite du passage à Montréal d’un ancien collaborateur – Raymon Torchinsky – pour l’inviter à monter sur scène avec le NJLQ.

C’est donc en trio que les membres du groupe entreprennent de déstructurer le temps et l’espace qui les séparent. Une triade animée d’un mysticisme engagé dont les racines plongent dans le terreau de l’Asie et du Moyen-Orient des années 1970. Highbloom et Torchinsky font connaissance au tournant de la décennie alors qu’ils sont tous deux étudiants à l’Institut d’études islamiques de l’Université McGill. Ils se proposent alors d’explorer les sons par l’abandon de la technique et de l’écriture. Highbloom réconcilie ces différents champs d’intérêt lors d’un bref séjour en Iran pendant lequel il étudie la poésie persane et l’improvisation en musique. De son côté, Thouin est déjà en Inde où il s’initie à une myriade de formes compositionnelles cycliques qui auront une incidence non négligeable sur son travail derrière la batterie. Torchinsky, Highbloom et Thouin misent ici sur des démarches qui, une fois unifiées, donnent forme à un système complexe de référents au sein duquel émerge une musique libre qui vibre à travers le temps écoulé et l’espace parcouru.

Le NJLQ privilégie donc la filiation plutôt que la rupture dans ses efforts pour promouvoir une pratique conséquente et continue du jazz dans le Québec du 21e siècle. De temps en temps ou d’un temps à l’autre, les improvisations collectives du NJLQ s’appuient sur des thèmes chargés de sens; c’est-à-dire des symboles sonores d’une histoire collective et décloisonnée qui se poursuit. D’où la nécessité d’un nouveau jazz libre au Québec. Cette musique vous appartient.

– Eric Fillion (tenzier.org)