BRBR TFO: Le Nouveau Jazz Libre du Québec (NJLQ)

Originally published by BRBR TFO  |  July 31, 2014  |  ARIANE GRUET-PELCHAT  |  Article link

N’eût été le Quatuor de jazz libre du Québec (QJLQ), Lindberg, L’Osstidshow et l’Infonie n’auraient certainement pas été aussi révolutionnaires. De 1967 à 1974, ces créateurs exaltés ont absorbé les idées de Cecyl Taylor, d’Ornette Coleman, de John et Alice Coltrane, de Sun Ra, de Rashied Ali et de Milford Graves, pour ne nommer que ceux-là, pour les souffler au visage d’un peuple qui en avait bien besoin au sortir de la Révolution tranquille. Quarante ans plus tard, l’un de ses fondateurs fait revivre la démarche du QJLQ en fondant le Nouveau Jazz Libre du Québec (NJLQ).

LE NJLQ: UNE SUITE DE HASARDS

Bien que son nom porte à confusion, le Nouveau Jazz Libre du Québec (NJLQ) n’est pas à proprement parler la résurrection du Quatuor de jazz libre du Québec (QJLQ). La nouvelle formation réunit deux musiciens expérimentés qui ont dédié leur vie à l’éclatement des formes et à l’ouverture culturelle, soit un membre original du QJLQ, l’excentrique batteur Guy Thouin, et Bryan Highbloom, de dix ans son cadet, qui fut membre de l’Atelier de musique expérimentale de Montréal de 1973 à 1975 et fréquentait assidûment les structures mises en place par le QJLQ.

Les deux musiciens se sont rencontrés par hasard il y a trois ans, lorsqu’Éric Fillion, propriétaire de l’étiquette Tenzier et auteur d’un livre en cours d’écriture sur le QJLQ, a ressorti les bandes d’une performance inédite à Radio-Canada datant de 1973 pour l’endisquer. Deuxième coup du hasard : un groupe de jeunes cinéastes a entrepris de produire un documentaire sur l’évolution du free jazz au Québec. Ils ont proposé à Guy et à Bryan, qui jouaient régulièrement ensemble depuis leur rencontre, de jouer avec le jeune groupe Ninja Simone dans le cadre du Festival Suoni Per Il Popolo de 2013. Troisième hasard : le grand ami de Bryan et musicien chevronné Raymon Torchinsky était en ville le jour de ce concert. De cette rencontre qui devait être filmée, Jules Bernier et Laurent Thériault ont finalement réalisé une captation audio. La réception du public fut si bonne que le Nouveau Jazz Libre du Québec, soit Guy Thouin et Bryan Highbloom accompagnés de Raymon Torchinsky, a décidé de publier la captation sur l’étiquette de ce dernier, Bronze Age Records, à la fin du mois de mai de cette année. « Je n’avais jamais senti une réaction comme celle du Suoni, et depuis, à chaque fois qu’on joue, on sent la même réaction », s’étonne Bryan Highbloom. « On a joué cette musique toute notre vie, et la plupart du temps les gens haïssaient ça et nous lançaient des choses! », rapporte-t-il. Le Nouveau Jazz Libre du Québec sera aussi de la programmation d’un festival extérieur organisé par l’équipe de La Passe, qui présente aussi tous les mardis des concerts d’improvisation, le 5 septembre – encore un coup de la nouvelle scène jazz hyper active de Montréal.

SANS PASSÉ NI FUTUR

Il est intéressant de constater l’apport de la relève musicale dans cette démarche de relecture de l’approche d’un groupe qu’on a associé à la Révolution tranquille, et la confusion qu’elle sème dans l’esprit des gens. Dans son article La résurrection du Jazz libre du Québec paru dans Le Devoir du 14 juin 2014, Serge Truffaut avance : « Voici donc la justification de quelque chose de nouveau qui ne l’est pas tout à fait, ou plus exactement voici donc le retour de quelque chose d’ancien. » Il affirme que le groupe ravira un groupe précis d’amateurs : « Ceux qui sont assez vieux pour avoir aimé le free jazz des années 60 et 70 et qui l’aiment encore. »

Au sein du Nouveau Jazz Libre du Québec, on se régale de ces piétinements. « C’est exactement ce qu’on voulait, cette confusion dans le temps. Le free jazz est une musique du présent, et quand on joue dans le présent, on n’a pas de passé ni de futur », réplique Bryan. « Ça garde la musique vivante, et je pense que c’est la raison pour laquelle il y a toujours autant de jeunes qui viennent à nos concerts. On vient du passé, mais on ne joue pas le passé », dit-il tout en encourageant au passage les gens à échantillonner l’album. « La rencontre de ces deux improvisateurs est fort pertinente de par le dialogue qu’ils rendent possible avec une nouvelle génération de musiciens », analyse Éric Fillion dans un échange courriel.

Mais comment ce style né dans la foulée des grands mouvements sociaux, symbole d’une libération, peut-il demeurer aussi actuel aujourd’hui? Musicalement, le style a suivi une évolution naturelle : l’influence du punk s’est mélangée à celle du jazz, les groupes se sont électrifiés, l’importance de la composition a rejoint celle de l’expression musicale, et la musique concrète y a ajouté son grain de sel. Mais l’ultime déclencheur du free jazz, cette recherche de l’expression pure, n’a pas changé. C’est l’introspection, le moment présent et le besoin de repousser ses propres clichés, comme l’explique bien Thouin en admettant avoir ses réserves quant au terme « free jazz ». « On n’est jamais complètement libre, car on a tous nos limites techniques et expressives, et notre travail est de constamment chercher à les déplacer. »

LA PULSATION INVISIBLE

Guy Thouin et Bryan Highbloom ont tous deux étudié l’expression culturelle extra-occidentale, Guy en ayant habité en Inde pendant neuf ans et Bryan dans le cadre de son doctorat en études islamiques. Ensemble, c’est une sorte de pulsation inaudible qu’ils cherchent. « Ça ne paraît pas, on pense que je fais n’importe quoi, mais je suis tout le temps en train de chanter un theka, qui est une phrase rythmique indienne », explique Guy Thouin. « Je reviens toujours sur un premier temps à quelque part. On n’est pas complètement perdus dans l’espace.»
« Et c’est évident pour moi quand on joue ensemble », enchaîne le saxophoniste. « Ce n’est pas physiquement présent dans la musique, mais on finit toujours par sentir où on est. Les notes sont moins importantes que la pulsation qu’on sent en dessous. Quand je joue avec Guy, c’est comme si je jouais sur la mer », image-t-il.

De jour, Bryan Highbloom est musicothérapeute à l’Hôpital général juif de Montréal. C’est lui qui a mis sur pied il y a 15 ans le festival JAZZHGJ, qui offre des concerts à des patients parfois immobilisés. « Comme musicothérapeute, je dois être conscient des vibrations de chaque personne, et offrir du support avec une musique qui correspond aux vibrations de la personne », raconte-t-il pour illustrer l’apport du public dans les concerts du Nouveau Jazz Libre du Québec. « La pulsation ne vient pas juste de nous deux, elle vient de tout le monde qui est présent, car chaque personne a une vibration différente », conclut celui qui fut attiré par l’action sociale du QJLQ, et pour qui le free jazz représentera toujours une forme de libération.